Journée ordinaire d’un Français à Manhattan. 2/2

Henri, pas encore blasé par le spectacle des rues new-yorkaises, oscille de « block » en « block » entre amusement, engouement, étonnement, répulsion, ou les quatre à la fois.

Amusement des tenues bigarrées de certains passants, surtout de certaines passantes qui n’hésitent pas à marcher en ville munies de bigoudis de toutes sortes n’empêchant en rien quelques mèches de voler au vent.

Engouement, en pénétrant sur Washington Square et les rues avoisinantes, pour les jolies façades de briques rouges, les grilles d’entrée et les perrons des immeubles, tous semblables et caractéristiques de la Nouvelle Angleterre. Washington Square, et Greenwich Village à proximité, forment un quartier à l’architecture plus homogène, plus avenante, que celle, ou plutôt celles, du reste de Manhattan où il n’est pas rare de contempler un riche immeuble de verre et béton jouxtant un vieil édifice du 19e siècle en ruine, vitres cassées ou manquantes.

Et puis ce quartier présente un petit aspect « rive gauche » plus chaleureux que les rues dédiées au business qui garnissent les « blocks » de l’Uppertown. Les installations de la NYU (New York University) occupent une grande part de la place, déversant en permanence dans les rues leur lot d’étudiants et étudiantes. Rires, conversations bruyantes, emplissent les oreilles tandis qu’Henri croise toutes ces bandes munies de leurs gobelets de café ou de coke. Les yeux bridés sous les têtes brunes constituent la majorité. NYU fut longtemps surnommée NYJew, mais un fort changement de population a remplacé l’appellation courante par une autre: NYChu.

Étonnement de rencontrer de ci de là sur le trottoir les longues boîtes de carton dont émergent, même à cette heure de mi-journée, les cheveux hirsutes de quelque « homeless », les SDF du coin. Étonnement aussi, traversant les allées de Washington Square, de croiser deux policiers à cheval occupés à surveiller les alentours. La vidéo surveillance ne relève pas la garde traditionnelle…

Répulsion enfin, il ne s’y habitue pas, de se voir à toute heure contraint de contourner sur les trottoirs les amoncellements de sacs poubelles qui obstruent le passage. Dans les avenues comme dans les rues, le matin comme le soir et la nuit. Henri n’arrive pas à comprendre à quelles heures se font les ramassages.

Passée Washington Square, Henri emmanche la 5e Avenue, qui n’est encore dans ce quartier qu’une zone calme, plutôt résidentielle et sans attrait. Les rues défilent, croisées les unes après les autres, toujours au même intervalle. C’est très commode pour estimer la distance restant à parcourir, environ une minute par « block » entre deux rues, on franchit la 12e vers la 82e donc il reste une heure et dix minutes de marche.

Puis les boutiques, sur l’avenue et à proximité dans les rues, se font plus fréquentes. Les plus nombreuses ne sont pas les moins inattendues, petits cordonniers travaillant derrière leur vitrine en léger contrebas, boutiques d’entretien et de vente…d’ongles avec leur enseigne toujours aperçues de loin: « NAILS ».

L’animation devient plus vive au fur et à mesure qu’on monte vers le Nord. En croisant l’importante 14e rue, presque aussi large qu’une avenue, on relève à droite et à gauche les boutiques plus nombreuses, les trottoirs plus animés avec, un « block » plus à l’Est, la rectangulaire « Union Square ».

Mais Henri se maintient sur son axe, la « Fifth Ave ». Entre la 23e et la 24e il croise la diagonale Broadway, puis la 34e rue avec son trafic automobile toujours dense car c’est l’axe Est-Ouest qui relie deux passages franchissant les rives de Manhattan: à l’Ouest le Lincoln Tunnel vers le New Jersey, à l’Est Williamsburg Bridge vers Brooklyn.

La marche ralentit un peu, fatigue et curiosité se faisant complices pour s’attarder sur tout prétexte. 38e, 39e …42e plus large et vivante avec ses restaurants, ses théâtres. Et un aperçu au loin à gauche sur Time Square.

Une surprise attend le marcheur à la 52e. Sur quelques dizaines de mètres la 5e Avenue change de nom et devient « Place de Cartier ». Plusieurs panneaux signalent ce nom de part et d’autre. Cartier, le navigateur malouin qui découvrit Québec? Pas du tout, l’explication vient d’elle-même, le bel immeuble situé à l’angle « 52nd and Fifth » est…une boutique Cartier. Montres et bijoux garnissent, discrètement, les fenêtres.

De fait les clients possibles ne doivent pas manquer parmi les occupants des « ‘buildings » que longe maintenant Henri. Façades en pierre de taille, colonnades, entrées ostensiblement majestueuses abritées sous un auvent de toile rouge et festons dorés avançant sur le trottoir, portiers en uniforme… On approche les quartiers huppés de New York, tant pour les bureaux de grandes compagnies que pour les appartements des new-yorkais fortunés qui les fréquentent. Apparaissent aussi les « skyscrapers » aux immenses façades de verre, dont les sommets peut-être « grattent » le ciel mais plus sûrement empêchent le soleil d’atteindre les rues qui ne reçoivent sa lumière que pendant de courts instants chaque jour.

Chaque carrefour laisse deviner à gauche « The Avenue of the Americas », à droite Madison et ses boutiques de luxe, et au-delà Park Avenue dont les grands appartements considèrent, de leur hauteur, les larges allées verdoyantes. Après la 58e, Henri s’arrête un moment devant l’extraordinaire façade de Bergdorf-Goodman, magasin d’accessoires de luxe dont la vitrine à elle seule compose un étonnant décor de verre « art déco ». La promenade se fait très touristique, notre Français se laisserait presque tenter par une des nombreuses voitures à cheval qui attendent sagement le client sur « Central Park South ».

Car le « Park » est là. Poursuivant tout droit dans la 5e, notre marcheur peut voir sur sa gauche, enfin, un ciel dégagé des hautes façades urbaines remplacées par la verdure des arbres. C’est ce que les new-yorkais appellent « la nature »…et qui n’est pas vraiment la campagne mais au moins on respire mieux. Et on peut compter les petits nuages blancs qui continuent de courir là-haut dans le ciel de Manhattan. À droite, se succèdent les beaux immeubles cossus dont les façades jouissent de cette « nature », le premier d’entre eux n’étant autre que le « Pierre », un des plus fastueux hôtels de la ville.

Henri ne voit plus de chevaux, mais il commence à « sentir l’écurie » car sa 82e rue n’est plus très loin. Juste le temps d’amorcer quelques pas le long du « Museum Mile » qui commence à la 81e avec le MET, le « Metropolitan Museum », dont les marches sont comme toujours garnies de jeunes gens qui probablement se reposent là d’une visite épuisante. Allez, on respire le long de l’avenue bordée d’arbres, avec toujours Central Park à gauche derrière le large trottoir. Ayant retrouvé son entrain, Henri poursuit encore au-delà de sa 82e, quelques « blocks », jusqu’à la très vivante 86e qu’il emprunte enfin vers l’Est. Là les immeubles cossus et calmes laissent la place à une animation tumultueuse. Les restaurants de type « fast food » succèdent aux boutiques diverses, chaussures, électronique, électroménager, les inévitables « nails », cinémas, salles de gym…, le tout desservi par le métro de la Lexington Avenue(ligne 6) et par une ligne de bus Est-Ouest: le bus « M86″ puisqu’il parcourt la 86e rue; les Américains ont le sens du service pratique.

Ce soir, après repos et douche chez lui, le Français retrouvera un peu de son pays pour dîner. Dans ce quartier comme dans tout Manhattan, la garantie d’un bon repas de niveau moyen ne s’obtient guère qu’en entrant dans un restaurant français ou italien. Pour l’un comme pour l’autre, il n’aura que l’embarras du choix. En revanche les très grandes tables, bien qu’en majorité françaises, sont également nombreuses à afficher et pratiquer une cuisine américaine. Français ou américains, on y savoure d’excellents plats. Néanmoins Henri ne s’est pas habitué à l’impossibilité d’avoir une table pour une soirée complète: si vous réservez pour 8 heures trente vous devrez libérer la table avant environ dix heures afin de laisser la place aux clients suivants. Seule exception, Alain Ducasse au St-Regis…qui se distingue par sa réputation de table la plus chère.

Après dîner, la ville n’est plus la même. Les avenues sales, les poubelles, les vitrines pas très nettes, tout cela disparaît, l’œil n’étant plus attiré que par les lumières. Tout brille, tout étincelle, les façades des immeubles deviennent des multitudes de fenêtres éclairées. C’est l’heure où Time Square se transforme en spectacle lumineux formé par les panneaux publicitaires et les affichages déroulants. C’est l’heure, surtout, où il faut sortir de Manhattan et aller contempler « The City » depuis le New Jersey au delà de l’Hudson River. C’est de là que devient magnifique la Grosse Pomme brillante.

4 Commentaires

  1. Et pas loin de Washington Square,Henri aura eu envie de pousser la porte du  » Central Perk  » à la recherche de Rachel, Ross, Monica, Phoebe et les autres

  2. loaseaubleu, je viens de demander à Henri, il n’a rencontré aucune de ces personnes, qu’il n’a jamais vues et qu’il ne connaît pas. Mais c’est vrai qu’il y a un peu de monde, à NY…

  3. Je faisais allusion à la serie  » Friends ».

  4. Je me doutais qu’il s’agissait de TV, mais Henri n’en fait pas usage, ni d’un côté ni de l’autre de l’Atlantique!

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